CHAPITRE XXI
LE TÉMOIGNAGE DE RONALD

Dans le taxi qui nous conduisait à Regent Gate, Poirot garda un air morne et perplexe.

— Bah ! Nous pouvons toujours écouter ce qu’il va dire, murmura-t-il enfin.

Arrivés à Regent Gate, on nous annonça que la famille terminait le lunch. Japp exprima le désir de voir lord Edgware personnellement. On nous introduisit dans le salon-bibliothèque.

Au bout de quelques minutes, le jeune homme parut, souriant. Ses traits s’assombrirent et il serra les lèvres quand Japp lui exposa l’objet de sa visite.

— Alors, voilà l’histoire, fit Ronald.

Il prit une chaise et s’assit.

— Inspecteur, je voudrais vous faire un aveu.

— Comme il vous plaira.

— Vous pensez peut-être que c’est folie de ma part. Tant pis, je vais parler… n’ayant rien à redouter de la vérité, comme disent toujours les héros de romans… Tout d’abord, comme je n’ai pas encore tout à fait perdu la raison, je devine que mon alibi ne tient plus debout. On a suspecté le témoignage des fidèles Dortheimer et mis la main sur le chauffeur de taxi, sans doute ?

— Nous sommes au courant de vos faits et gestes en cette soirée-là, dit Japp, impassible.

— Je professe une admiration illimitée pour Scotland Yard. Tout de même, vous devriez songer que si j’avais eu l’intention de commettre un acte criminel, je n’aurais pas demandé à un chauffeur de taxi de me conduire jusqu’à la maison, et de m’y attendre. Y avez-vous réfléchi ? Ah ! je vois que M. Poirot m’a compris. Mais, inspecteur, je prévois votre réponse. L’idée du crime m’est venue brusquement. J’attendais près de la voiture quand, soudain, je me dis : Vas-y, mon garçon, et ne le rate pas !

« La vérité est tout autre : je me débattais contre de gros embarras d’argent. Ce n’est pas un mystère. Il me fallait une forte somme pour le lendemain. Dans cette situation désespérée, j’allai solliciter mon oncle. Il ne m’aimait pas, mais je pensais que pour sauver l’honneur de son nom il se laisserait persuader. Les hommes d’âge mûr sont en général sensibles à ces sentiments, mais mon oncle, en sa cynique indifférence, refusa.

« Emprunter à Dortheimer ? Je savais qu’il n’y avait rien à espérer de ce côté. Quant à épouser sa fille, impossible. Elle est trop intelligente pour m’accepter comme époux. Tout à fait par hasard, je rencontrai ma cousine à l’Opéra. Nous n’avons pas souvent l’occasion de nous voir, mais elle s’était toujours montrée gentille pour moi quand j’habitais chez mon oncle. Je lui racontai mes déboires ; mon oncle lui en avait déjà dit un mot. Avec son bon cœur, elle m’offrit d’engager ses perles. Elle était libre d’en disposer puisqu’elles lui venaient de sa mère.

Le jeune homme fit une pause… une réelle émotion lui étreignait la gorge, me semblait-il… ou bien il jouait admirablement la comédie.

— J’acceptai l’offre de ma cousine. J’emprunterais sur ce bijou, mais je promis sous la foi du serment de le dégager, dussé-je m’astreindre au travail pour ce faire. Le collier se trouvait à Regent Gate. Aussitôt, nous décidâmes de nous y rendre, et nous sautâmes dans un taxi.

« Nous fîmes arrêter la voiture de l’autre côté de la rue. Geraldine descendit et traversa la chaussée. Comme elle avait sa clef, il lui fut facile d’ouvrir la porte sans déranger personne, de prendre les perles, puis de me les rapporter. Tout au plus, risquait-elle de rencontrer un domestique. Miss Carroll, la secrétaire de mon oncle, se couchait habituellement à neuf heures et demie. Et mon oncle s’attardait toujours dans sa bibliothèque.

« Pendant l’absence de Geraldine, je demeurai près du taxi. De temps à autre, je regardais du côté de la maison pour voir si elle revenait. Et à présent j’arrive à une partie de mon histoire à laquelle vous pourrez ajouter foi ou non. Un homme passa sur le trottoir d’en face. Je le suivis des yeux et, à mon étonnement, je le vis gravir les marches du perron du numéro 17 et entrer dans la maison. Du moins, il me sembla que c’était le numéro 17, mais j’étais un peu trop loin pour l’affirmer. En tout cas, ma stupéfaction fut grande pour deux raisons : d’abord, parce que l’homme s’était introduit au moyen d’une clef, ensuite parce que je le reconnus pour un artiste en vogue.

« Je résolus alors de me rendre compte de ce qui se passait. Par hasard, j’avais en ma possession la clef du numéro 17. Je l’avais perdue, ou plutôt je croyais l’avoir perdue il y a trois ans, et je l’ai retrouvée voilà deux jours, j’avais eu l’intention de la remettre le matin à mon oncle, mais dans le feu de la discussion, j’oubliai ce détail, et quand je changeai de costume le soir pour me rendre à l’Opéra, je transférai cette clef dans la poche de mon habit.

« Ayant prié le chauffeur d’attendre, je fis quelques pas sur le trottoir, traversai la chaussée et à l’aide de ma clef, entrai au numéro 17. Le vestibule était désert et je ne vis aucune trace du visiteur. Je demeurai un instant immobile, regardant autour de moi, puis j’allai vers la porte de la bibliothèque. L’homme s’y trouvait peut-être avec mon oncle. En ce cas, j’entendrais le bruit de leurs voix. Je me collai contre la porte, mais aucun bruit ne me parvint de l’intérieur.

« Je pensai alors que cet homme avait dû entrer dans un autre immeuble… Regent Gate est plutôt mal éclairé la nuit. Quelle sottise de filer cet individu ! Aurais-je l’air assez ridicule si mon oncle, sortant de sa bibliothèque, me surprenait chez lui ? Et cela parce que j’avais soupçonné un passant de mauvaises intentions. Fort heureusement, personne ne m’avait vu.

« À reculons, je gagnai la porte et au même instant Geraldine arrivait au bas de l’escalier, tenant à la main le collier de perles.

« Elle fut très surprise de me voir là. Une fois dehors, je lui expliquai mon initiative. Nous retournâmes vivement à l’Opéra, et entrâmes dans la salle au moment où le rideau se levait. Personne ne s’aperçut de notre absence. La nuit étant étouffante, beaucoup de spectateurs étaient sortis à l’entracte pour respirer un peu.

Il s’arrêta un moment.

— Oh ! je sais ce que vous allez me dire : pourquoi n’avez-vous pas fait cette déposition immédiatement ? Eh bien, permettez-moi de vous poser la même question : alors qu’on avait d’excellentes raisons de vous soupçonner, auriez-vous avoué de gaieté de cœur que vous vous étiez rendu dans la maison de la victime la nuit du crime ? Non, n’est-ce pas ?

« Je savais que même si on nous avait crus, Geraldine et moi, nous serions en butte à d’innombrables ennuis. Nous ne pouvions en aucune façon aider à découvrir le meurtrier : nous n’avions rien vu ni rien entendu. J’étais du reste persuadé que tante Jane elle-même avait tué mon oncle. Alors, pourquoi intervenir ? Je vous ai raconté ma querelle avec mon oncle et mon besoin d’argent parce que je savais que vous l’auriez tôt ou tard découvert. Si je cherchais à vous cacher ces faits, vous étudieriez de plus près mon alibi. Les Dortheimer étaient convaincus que je n’avais point quitté Covent Garden. Que j’eusse passé un entracte en compagnie de ma cousine n’éveilla nullement leurs soupçons. Et Geraldine pouvait toujours affirmer que ni l’un ni l’autre n’avions quitté les parages du théâtre.

— Miss Marsh était-elle d’accord avec vous sur cette dissimulation ?

— Oui. J’allai la voir et lui conseillai à tout prix de ne rien dire de notre venue ici au cours de la nuit tragique. Elle et moi nous ne nous étions pas éloignés durant le dernier entracte à Covent Garden, nous avions fait les cent pas dans la rue, voilà tout. Elle comprit et me promit son entière discrétion.

« Évidemment, je sais que cet aveu fait après coup ne compte pas à vos yeux. Mais je vous jure que c’est l’exacte vérité. Je puis vous donner le nom et l’adresse du bijoutier qui m’a prêté sur les perles de Geraldine. Et ma cousine vous confirmera tout ce que je viens de vous révéler.

— Selon vous, dit Japp, Jane Wilkinson aurait commis le meurtre ? Vous l’avez affirmé.

— N’auriez-vous pas conçu la même idée, d’après les dires du maître d’hôtel ?

— Et votre pari avec miss Adams ?

— Un pari avec Carlotta Adams ? Qu’est-ce que ça signifie ?

— Niez-vous lui avoir offert la somme de dix mille dollars si elle se présentait à votre oncle ce soir-là en se faisant passer pour Jane Wilkinson ?

Ronald ouvrit des yeux étonnés.

— Je lui aurais offert dix mille dollars, moi ? Où donc aurais-je été les prendre ? C’est elle qui vous a dit cela !… Oh ! pardon ! j’oublie qu’elle est morte !

— Oui, répondit Poirot, elle est morte.

Ronald nous regarda fixement l’un après l’autre. Son visage pâlissait, la frayeur se lisait dans ses yeux.

— Je n’y comprends plus rien, murmura-t-il. Je vous ai dit la vérité, et je vois qu’aucun de vous n’ajoute foi à mes paroles.

Alors, à ma stupéfaction, Poirot répondit au jeune homme :

— Si, moi je vous crois.

 

Le Couteau sur la nuque
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